LA GAZETTE · La science

L’eau comme terroir : pourquoi la même lessive ne sent pas pareil d’une ville à l’autre

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Planche d’eau, de fontaine et de spécimens minéraux

Les vignerons ont un mot pour la manière dont un lieu s’impose à ce qu’on y fait : le terroir. Le même cépage, sur deux coteaux, donne deux vins. La lessive a un terroir elle aussi, et il coule du robinet. Le même vêtement, la même perle, le même cycle ne sentiront pas tout à fait pareil à Paris et à Brest — et la différence est écrite dans l’eau.

Eau dure, eau douce

En filtrant à travers la roche, la pluie se charge de minéraux — surtout de calcium et de magnésium. L’eau qui a traversé le calcaire arrive « dure », chargée ; l’eau des pays de granit ou des réservoirs de surface reste « douce ». En France, le partage est net : les bassins calcaires — Île-de-France, Nord, Champagne, Lorraine — lavent en eau franchement dure, tandis que la Bretagne, le Massif central et les Vosges jouissent d’une eau douce.

Les minéraux ne sont pas de simples spectateurs dans un lavage. Le calcium se lie aux agents lavants et en neutralise une part ; il raidit les fibres, grise les blancs avec le temps, et — ce qui concerne un parfumeur — dispute aux molécules odorantes leur place dans la fibre. L’eau dure est une pièce bondée où un parfum doit hausser la voix. L’eau douce est un salon vide.

Ce que cela signifie pour le sillage

Dans les villes d’eau douce, attendez-vous au sillage entier — l’effet armoire arrive vite et généreusement. En pays d’eau dure, le parfum est plus discret les premiers cycles : poli, près de l’étoffe. Ce n’est pas la perle qui hésite ; ce sont les minéraux qui parlent par-dessus.

Trois corrections courtoises

Accorder au rituel son mois. Le parfum dans l’étoffe est cumulatif ; chaque cycle dépose un peu plus de notes de fond dans la fibre. L’eau dure ralentit l’installation — elle ne l’empêche pas.

Mettre deux perles pour les charges lourdes ou volumineuses. Serviettes et draps en eau dure sont le seul cas où la maison recommande de doubler : plus d’agents lavants à dépenser contre les minéraux, plus d’essence qui reste pour l’étoffe.

Sécher à l’air quand on le peut. La chaleur du sèche-linge évapore précisément les molécules qu’on a payées. L’étendoir est le choix du sommelier.

Les lavandières le savaient

Ce n’est pas un hasard si les grandes blanchisseries historiques ont grandi au bord de rivières douces, ni si Marseille — ville qui fit fortune sur le savon — s’est disputée des siècles durant sur ses puits et ses aqueducs. Toute lavandière de l’ancien monde pouvait dire quelle fontaine lavait le plus doux. Le robinet a remplacé la fontaine ; le terroir demeure.

Curieux de savoir comment se comporte votre eau ? Demandez au Nez en page d’accueil — il a des opinions sur les minéraux.